Agricultrices du Monde - En route vers les Philippines

L’UAW a souhaité créer une nouvelle rubrique que vous pourrez retrouver tout au long de l’année en alternance avec les success stories familiales. « Agricultrice du Monde » est une façon de rendre hommage à toutes ces femmes, dans le monde, qui vivent de l’agriculture familiale. Grâce à la collaboration étroite avec le CSA, nous pourrons vous faire voyager à travers leur récit. Cette rubrique aura pour cœur de vous faire connaitre leur vie, leur travail, leur famille… Alors prêtes à découvrir de nouvelles façons de vivre et de travailler la terre… Aujourd’hui nous irons aux Philippines

 

En route vers les Philippines, rencontre avec Alma

Propos recueillis par l’UAW et le CSA

 

Image retirée.

 

Alma "Maya" Abales est une agricultrice et la gestionnaire de la coopérative de bénéficiaires d’un programme de réforme agraire d’une ancienne plantation, « Araneta Farmers Agrarian Reform Beneficiaries Association Multipurpose Cooperative » (AFARBAMCO). Elle travaille six jours par semaine entre sa ferme et la coopérative, qui se situent près de Valencia, dans la province de Bukidnon.

 

Ce matin n'est pas différent des autres pour Alma, à la seule différence qu’elle doit se placer sur le toit du tracteur de la coopérative, afin d’avoir un signal mobile suffisamment puissant pour mener cette interview.  Au cours de cet échange, elle nous partage ses expériences en tant qu'agricultrice, ses rôles dans l'exploitation, ses joies, ses triomphes quotidiens et les défis auxquels elle doit faire face, notamment en cette période de COVID-19.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Alma. Je suis le deuxième enfant d'une fratrie de huit. Aujourd’hui, je suis agricultrice et je gère la ferme familiale de quatre hectares, située dans le Barangay Kahaponan à Bukidnon, une province montagneuse à plusieurs centaines de kilomètres au sud de Manille, la capitale.

 

Quel est votre rapport avec le secteur de l’agriculture ?

Je me souviens avoir commencé à cultiver la terre dès l'école primaire, et plus précisément en quatrième année.  Aujourd'hui, j’ai 50 ans et je m’occupe de notre ferme familiale, avec toujours une envie de la développer. Je participe à la planification, la commercialisation de nos produits et la mise en place de stratégies pour augmenter notre production et nos cultures. À côté de cela, je suis fort investie dans la coopérative AFARBAMCO.

 

Quels types de culture et d’élevage gérez-vous ?

Nous cultivons du café, cinq variétés de riz, de la noix de coco et des arbres fruitiers, comme les mangues et les langsat.  Quant au bétail, nous possédons plusieurs animaux dans notre ferme. Nous avons sept cochons, trois chèvres, deux cents poulets, six cent vingt canards (cinq cents femelles et cent vingt mâles). Nous avons également dix chiens dont je m’occupe et qui nous aident à garder notre ferme.

 

Pouvez-vous nous décrire une semaine-type ?

Je travailler six jours par semaine, du lundi au samedi. Je commence mes journées à six heures. Dans un premier temps, je vérifie que tout est normal à la ferme, je règle les problèmes et je gère les imprévus. Ensuite, je m’attelle à planter des arbres, et particulièrement des arbres fruitiers. Une fois cela terminé vers huit heures, je nourris les animaux de la ferme. Enfin, entre huit heures et dix heures, je me rends au bureau de la coopérative où je passe le reste de ma journée à gérer les affaires d'AFARBAMCO.

Mon travail me rend heureuse. J’aime le métier d’agricultrice. Je ressens de la satisfaction lorsque je vois les cultures et les animaux se développer chaque jour et lorsque nos cultures sont de plus en plus rentables. Toutefois, je ne peux nier qu’il y a également des problèmes propres à ce métier et des défis auxquels les agriculteurs doivent faire face. Les journées de travail sont loin d’être toujours faciles. Nous sommes très vite dépassés lorsque nos animaux tombent malades, ou lorsque nos cultures sont attaquées par des parasites ou encore lorsque notre pays est touché par la sécheresse. Parfois, notre matériel fait aussi défaut. Par exemple, ce matin, le tracteur que nous utilisons pour labourer la terre s'est arrêté. Nous allons devoir changer le filtre à l’huile et d’ici là, nous serons fort ralentis dans notre travail.

Enfin, il y a également un grand défi pour tous les agriculteurs : le revenu agricole qui est souvent très faible. Voilà à quoi ressemble ma vie d’agricultrice, si je devais la résumer. 

 

Comment vous sentez-vous, en tant que femme, dans vos différentes fonctions ?

J’ai commencé à travailler dans le secteur agricole très jeune. Le rôle des femmes dans le secteur agricole est très important, car elles sont les partenaires des hommes dans la gestion de la ferme.  D’après mon expérience, les femmes et les hommes peuvent tout à fait avoir les mêmes rôles dans les fermes. J’ai, moi-même, toujours réalisé des tâches qui peuvent paraître comme étant masculines, comme conduire un tracteur par exemple.

En tant que leader d’une coopérative, je ne bénéficie d’aucun traitement de faveur. Le plus important, c'est que, en tant que leader, je m’acquitte de mes devoirs et de mes responsabilités, que je sois une femme ou un homme. Quant aux personnes avec qui je travaille, je ne fais moi-même aucune distinction liée au genre et je considère tout le monde de la même manière.  Il faut dire que je crois intimement à l'égalité des sexes.

 

Vous nous avez parlé d’une coopérative que vous dirigez. Pouvez-vous nous en dire plus ?

AFARBAMCO a été créée en 1992, d'abord en tant qu'association. Ce n'est qu'en 1996 qu'elle a été enregistrée en tant que coopérative. Aujourd'hui, la coopérative compte un total de 160 membres, dont 60 femmes et 100 hommes.

Mon intérêt pour cette coopérative est lié aux difficultés rencontrées par notre propre ferme familiale. À l’époque, la terre que nous cultivions ne bénéficiait pas de la sécurité d'occupation et nous n’avions pas encore de certificat de propriété foncière. AFARBAMCO a permis d’attirer l’attention du gouvernement au sujet de la politique foncière agricole et a aidé de nombreux agriculteurs à régler ce problème et à obtenir leur certificat de propriété foncière.

Une fois devenue membre de la coopérative, j’ai pu bénéficier de nombreux avantages. Cela m’a permis d’assister à des séminaires et à des formations, mais aussi d’accéder à certains avantages économiques, comme la réception de dividendes et la possibilité d'emprunter des capitaux. Le fait d'être membre de la coopérative me permet également d'établir de meilleurs plans d'exploitation et budgets. Et surtout, cette coopérative a pu créer un espace propice à l’échange et l’entraide entre agriculteurs. Chacun peut partager ses connaissances agricoles avec les autres membres et recevoir des conseils de ses pairs. Par exemple, si un agriculteur demande mon aide pour effectuer une tâche que je maîtrise, j’irai lui donner un coup de main et si je ne suis pas libre, je lui enverrai un représentant de ma ferme pour l’aider. Finalement, le fait d'être membre de la coopérative permet aux membres de se soutenir mutuellement et de partager leurs connaissances pour assurer une « réussite collective ».

 

Quelle place ont les femmes dans cette coopérative ?

La coopérative est un endroit dans lequel les femmes peuvent se retrouver, ce qui est très appréciable. En tant qu'agricultrice, je veux connaître les problèmes et les préoccupations des autres agricultrices. Cela nous permet d’échanger sur nos différents rôles, en tant que femmes, dans la coopérative et plus largement, au sein de la communauté.

À côté de cela, la coopérative a des programmes et des projets destinés exclusivement aux femmes, pour les aider à augmenter leurs revenus, en commercialisant leurs produits par exemple. Si je devais faire un bilan de l’intégration des femmes dans la coopérative, il serait plutôt positif. Auparavant, il y avait environ 30 femmes membres. Aujourd’hui, le nombre de femmes membres a doublé.

 

La pandémie du Covid19 a frappé le monde depuis plusieurs mois. Comment est-ce que cela vous a impacté ?

La pandémie du COVID-19 a affecté la vie de nombreuses personnes dans le monde entier. Les effets négatifs sur l'économie se sont très vite fait ressentir. De plus en plus de personnes se sont retrouvées sans travail. Beaucoup de gens qui vivaient en ville ont d’ailleurs dû rentrer en province. Je pense que cette année a été très difficile pour tout le monde.

Sur le plan personnel, le confinement m'a empêchée de voir des membres de ma famille. Il a fallu également prendre plus de temps pour gérer les enfants, puisque les écoles ont été fermées. Ce qui n’a pas été de tout repos pour nous. En plus de notre travail, il a notamment fallu faire le suivi scolaire de la maison par exemple. 

En ce qui concerne la gestion de la crise du COVID dans notre province, on ne peut pas dire que des mesures ont été prises pour améliorer la situation. Les décisions du gouvernement n’ont pas vraiment eu de répercussions sur notre quotidien ici. Il n’y a par exemple pas eu de vaccination de masse. Beaucoup de choses laissent à désirer.

La pandémie a également eu un impact au niveau de la coopérative. Le fonctionnement de la coopérative s’est vu tourner au ralenti. En 2020, nous avions dû cesser de nous réunir pendant deux mois entiers en raison du confinement. Nous ne pouvions plus nous déplacer et les rassemblements ont été interdits. En conséquence, 50% des activités commerciales de la coopérative ont été arrêtées, ce qui a entraîné une réduction des revenus des agriculteurs. Les membres de la coopérative ont aussi vu leur accès au capital limité, en particulier les membres qui étaient considérés comme ayant des comorbidités.

Mais la situation ne nous pas empêchés de continuer à mener nos activités. Par exemple, ma région a été mise en quarantaine, alors que je devais livrer des œufs de canard à un client d'une autre région. J’ai alors dû demander à l'agent de paix et de sécurité de ma région de livrer, à ma place, les œufs de canard à mon client.

 

Sur quels projets avez-vous travaillé dernièrement ?

L’année passée, AFARBAMCO a participé au projet l’organisation paysanne PAKISAMA qui était soutenu par le Collectif Stratégies Alimentaires. Cette coopération nous a été d'une grande aide, car cela nous a permis de faire face à cette période de pandémie, et même de prospérer.

Toujours l'année dernière, pendant 21 jours consécutifs, les membres de la coopérative ont suivi des séminaires et des cours pour apprendre à développer des stratégies. Lors de ces modules de formation, nous avons appris des techniques pour gérer une entreprise, contrôler les finances et procéder à une évaluation organisationnelle. L’objectif était de rendre l’organisation et les membres plus autonomes et plus confiants pour mettre en place de nouveaux projets. Et cela est primordial pour que la coopérative puisse fonctionner en tant qu’entreprise. Pas plus tard qu'en mars dernier d’ailleurs, la coopérative a réussi à débloquer des fonds pour un projet de marketing coopératif. Et les formations ont eu un grand rôle dans la réussite de ce projet.

Cette année, la coopérative a déjà pu mener ses opérations à plein régime, tout en suivant les protocoles. Une partie de notre stratégie commerciale consiste à vendre nos produits au centre de foire artisanale (Pasalubong) de notre province. Nous y vendons actuellement des variétés de riz noir, brun et rouge.

À l'avenir, nous réfléchissons à mettre en place un projet de transformation alimentaire en partenariat avec des agences gouvernementales. Dans le cadre de ce projet, nous avons déjà suivi des formations sur la fabrication de saucisse de porc et de charbon de bois à base de coque de riz. Nous prévoyons également d’assister à une formation sur la fabrication de l'infusion de riz (une boisson semblable au café, mais faite à partir de riz).

 

Que souhaitez-vous concrétiser dans le futur ?

Dernièrement, nous avons créé une branche de jeunes agriculteurs au sein de notre coopérative. Cette branche ne compte pour le moment qu’une vingtaine de membres. Ce sont d’ailleurs nos jeunes membres qui publient les informations de nos produits commercialisés sur nos réseaux sociaux. Nous espérons que cette branche va s’agrandir et que notre coopérative sera un endroit propice pour leur transmettre nos connaissances sur les programmes agricoles. Nous souhaitons également très vite leur faire comprendre que les exploitations agricoles doivent fonctionner comme des entreprises pour prospérer.

Pour mieux intégrer les jeunes dans notre coopérative, nous avons d’ailleurs un projet en cours qui leur est spécialement adressé. Nous souhaitons les aider à produire leurs propres grains de café et intégrer ce produit à la liste de ceux déjà commercialisés par la coopérative. 

Il faut noter qu’il y a un véritable défi générationnel dans le secteur de l’agriculture. Il n’est parfois pas sûr que nos exploitations soient reprises par les générations futures. Pour cela, l'encouragement doit commencer au sein des familles agricoles. J’ai moi-même fait mes débuts dans ce secteur très jeune et c’est en y baignant dès l’enfance que j’y ai trouvé mon bonheur.

 

Un dernier mot à ajouter ?

J’aime me dire que j’ai une mission à remplir dans le secteur de l'agriculture : celle d’aider à créer des politiques et des programmes pour les agriculteurs et en particulier pour les agricultrices. J’aimerais que mon parcours inspire les femmes et les jeunes.

Alors que l'entretien touche à sa fin, Alma reprend ses tâches au bureau de la coopérative. Sans se laisser décourager par les difficultés et les défis à relever, elle ne quitterait pour rien au monde sa ferme familiale et y travaille avec passion et rigueur.

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