Agricultrices du Monde - En route vers le Brésil

Cette semaine du 08 mars, journée internationale de la femme, l’UAW a souhaité créer une nouvelle rubrique que vous pourrez retrouver tout au long de l’année en alternance avec les success stories familiales. « Agricultrice du Monde » est une façon de rendre hommage à toutes ces femmes, dans le monde, qui vivent de l’agriculture familiale. Grâce à la collaboration étroite avec le CSA, nous pourrons vous faire voyager à travers leur récit. Cette rubrique aura pour cœur de vous faire connaitre leur vie, leur travail, leur famille… Alors prêtes à découvrir de nouvelles façons de vivre et de travailler la terre…

CSA

Aujourd’hui nous irons au Brésil.

Le Brésil est un « pays continent » et l’agriculture familiale y est pratiquée sous différentes formes.

La région Nord, qui a un climat semi-désertique et qui a été marginalisée pendant longtemps en matière de développement, compte les formes les plus précaires d’agriculture familiale se rapprochant souvent d’une agriculture de subsistance. C’est dans cette région de l’Etat du Rio Grande do Norte que nous rencontrons notre agricultrice.

Rencontre avec Cleoneide Acioli

Les femmes rurales, protagonistes de leur vie, auteurs de leur propre histoire

Que ce soit sur le terrain, au sein des familles, dans les syndicats, dans les coopératives, ou encore au parlement, notre place est là où nous le souhaitons. Et l’ensemble de nos actions a pour objectif principal de donner plus de pouvoir et d’autonomie aux autres femmes.

Je suis originaire de la campagne, d'une communauté rurale. Fille d'une famille de 15 frères et sœurs, ma mère et mon père nous ont tous élevés comme des enfants de la terre, tous issus de la terre, tous issus de l'agriculture familiale. Cela a rendu nos racines plus fortes, plus fermes, à tel point que nous n'avons jamais quitté la campagne, jamais quitté nos racines.

Nous sommes productrices et à côté de cela, nous répondons à plusieurs autres demandes. Nous occupons également d'autres espaces importants pour nous, qui nous permettent d’échanger sur nos problèmes en tant que femmes. Je suis une agricultrice familiale, mère de deux enfants, épouse, conseillère municipale dans la municipalité de Riachuelo, dans l'État du Rio Grande do Norte, dirigeante syndicale dans l'agriculture familiale et enseignante dans le réseau municipal d'éducation.

Je travaille tous les jours avec ma famille, ce qui est très agréable. Savoir que nous prenons soin de notre alimentation, que nous mangeons sainement, que ce dont nous avons besoin est juste là, dans le potager, que nos produits sont frais, propres, sans pesticide, c'est une grande satisfaction pour nous. Et d'autre part, cette façon de travailler renforce notre cohésion familiale.  Nous partageons plus de moments avec ceux que nous aimons, que cela soit dans le cadre du travail, ou tout simplement  dans la vie quotidienne.

En tant que femmes, nous assumons de nombreux rôles dans la société, dans la famille, ou encore dans le monde du travail. Dans la famille, la femme gère 1001 choses. Nous cumulons de nombreuses fonctions et professions. Nous sommes médecins, professeurs, psychologues et conseillères. Notre chemin de vie est stimulant et comporte de nombreux défis. Au cours de mon parcours, j'ai réalisé petit à petit qu'en plus d'assumer ce rôle dans la famille, je devais également assumer un rôle dans la société pour que les femmes puissent être toutes vues et entendues et que nous puissions nous battre, pour nous-mêmes, pour les victoires que nous recherchons.

Grâce à l'agriculture familiale, j'ai vécu des expériences enrichissantes qui ont non seulement marqué ma propre réalité, mais aussi celle de toute la communauté dans laquelle je vis, des familles que nous aidons et des femmes que je représente. Nous avons toujours eu notre propre production agricole à la maison, comme les légumes, les fruits et, dans une moindre mesure, le manioc, et l’élevage d’animaux comme les poulets, les porcs et les bovins. Mais ces derniers nous sont utiles davantage pour la production et la consommation de lait. Ces activités nous ont toujours servi à assurer la subsistance de notre famille et notre foyer. En réalité, il y a 14 ans, lorsque nous avions un excès de production, cela servait aux animaux de la propriété. Nous partagions également le surplus avec nos voisins, en faisant des dons à la communauté. Le reste de la production était jeté. En fait, nous n'avions pas la vision qu'il était possible de commercialiser cet excédent, à tel point qu'historiquement, l'agriculture familiale était considérée comme une production uniquement de subsistance.

Au Brésil, l'agriculture familiale représente 84% de l'ensemble des propriétés rurales, bien qu'elle n'occupe que 24,3% de la surface totale utilisée pour l'agriculture, selon l'IBGE (Institut brésilien de géographie et de statistique). Et en termes de potentiel de production, la FAO (Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture) reconnaît l’agriculture familiale comme étant responsable de la production d'environ 80 % des denrées alimentaires consommées. Finalement, c'est nous, les populations rurales, qui garantissons la sécurité et la souveraineté alimentaires.

Et c'est dans cette perspective qu'en 2007, lorsque j'ai rejoint le mouvement syndical, j'ai réalisé qu'il était possible de commercialiser des produits, de générer des revenus et d'améliorer nos conditions de vie. Nous sommes alors entrés sur le marché des achats institutionnels, créé par le gouvernement du PT (Parti des travailleurs) et résultat de la lutte du mouvement ouvrier et social. Cela a assuré la commercialisation des produits ruraux par les agences fédérales, étatiques et municipales, par le biais d'un appel public, sans appel d'offres, en respectant la spécificité et la priorisation de l'achat de produits locaux repris par la loi, comme le PAA (Food Purchase Program). Lors du premier appel public pour le PNAE (Programme national de repas scolaires), ma famille a été retenue dans le programme. Cela a été un enjeu pour nous, car le gouvernement justifiait l'achat de produits dans d'autres municipalités ou encore dans des supermarchés pour fournir Riachuelo, en prétendant qu'il n'y avait pas d'agriculteurs familiaux dans cette municipalité. Ce qui était faux. Nous avons alors été les confronter, en affirmant que nous étions effectivement des agriculteurs familiaux capables de commercialiser nos produits.

Au départ, nous avions créé des groupes informels pour faire des projets de vente, et cela s’est avéré très positif. Depuis lors, nous avons continué sur notre lancée. Et aujourd'hui, nous nous sommes agrandis et nous formons la Coopérative d'agriculture familiale de la région de Potengi. Actuellement, nous avons développé notre commerce. Alors qu'auparavant, nous ne savions pas vendre nos productions, aujourd'hui nous ne pouvons même pas répondre à la demande, ce qui, ajouté à la difficulté d'accès à l'eau, nous empêche de développer davantage notre potentiel de production.

Dans la région Nord et Nord-Est, nous remarquons un grand problème. L’accès à l’eau pour les communautés rurales, dans la Serra da Formiga da Formiga dans la municipalité de Riachuelo, est insuffisant. Étant donné que nous sommes à une altitude de près de 500 mètres au-dessus du niveau de la mer, nous ne pouvons pas obtenir de l'eau des puits, car cela nécessiterait l'utilisation de machines de forage très puissantes et coûteuses. Nous n'avons que quelques retenues d’eau de pluie dans des bassins de sol argileux et cela entrave notre production.

En outre, l'eau est fournie par des camions-citernes et des citernes sont disponibles dans le cadre du programme « Un million de Citernes », créé par notre gouvernement PT en 2003 pour la région semi-aride. Pour les parties les plus sèches du pays, elles accumulent l'eau de pluie et, en période de sécheresse, stockent également l'eau fournie par les camions-citernes. Le programme Citernes a permis à cinq millions de personnes dans la région la plus aride du Brésil d'avoir accès à l'eau potable. Il a d’ailleurs été récompensé lors de la 13e Conférence des parties à la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (COP 13) en tant que politique efficace pour les zones en cours de désertification.

Même face aux défis, notre volonté d'organiser la production n’a fait qu'augmenter. Notre coopérative, bien que n'ayant qu'un an d'existence, a rendu opérationnel un million de reals par le biais d'achats institutionnels et du marché informel. Ce sont les agriculteurs familiaux coopératifs qui étaient sûrs de la gestion de leur production et avec l'expertise de la Coopérative d'agriculture familiale de la région de Potengi et la demande croissante de l'État, nous avons pu être plus performants dans les autres municipalités du Rio Grande do Norte, en assurant notre place sur le marché.

En décembre 2020 et janvier 2021, nous avons créé un groupe de vingt femmes qui ont pu commercialiser la fabrication de gâteaux aux œufs faits maison auprès de la coopérative. Et cela a eu un impact très important sur la municipalité.

Les femmes qui avaient principalement un rôle de femmes au foyer, sans perspective en raison du modèle de société dans lequel nous vivons et de l'oppression dont elles faisaient l’objet, se sentaient discréditées. Leur implication au sein de notre coopérative leur a permis de se sentir importantes, de sentir qu’elles ont fait la différence avec leurs préparations acheminées vers les écoles et d'autres familles.

Nous avons développé un excellent travail de valorisation des femmes et cela a généré des revenus pour leurs familles et la municipalité. Rien que pour la période de décembre et janvier, nous avons gagné 100 000 reals grâce à la fabrication et à la vente des gâteaux faits maison. La municipalité a bénéficié de 100 000 reals grâce au travail développé par femmes, pour le compte de ces femmes et dont la gestion revenait aux femmes. Et ces dimensions sont très importantes. Nous avons valorisé leur travail en leur attribuant la réussite de ce projet et communiquant sur leur rôle central dans l’élaboration de celui-ci. Elles peuvent être fières d’elles, comme nous sommes fières d’elles. Notre fierté « collective » est le fruit de leur travail et de leur mérite.

La société enseigne que la femme participe au revenu, que sa tâche est de s'occuper de la maison, de l'enfant, du mari, et rien d’autre. Comme si elle ne pouvait pas avoir d'autres rôles. Et beaucoup de femmes ne filtrent pas cette information. À partir du moment où nous développons des projets qui permettent aux femmes de s’impliquer davantage dans la société, tout est amplifié. Elles améliorent leur estime de soi, leurs conditions de vie. Ces projets de valorisation ont un grand rôle dans la vie de chaque individu de ce groupe. Grâce au projet mis en place auprès de la coopérative, vingt femmes ont eu un travail hors de leur sphère familiale. D'autres personnes ont constaté leur talent, ont observé et reconnu leur travail.

Ce genre de projet démontrer l'importance des syndicats, des associations et des coopératives pour la valorisation du travail des femmes paysannes, des femmes rurales. Ce sont les organisations qui analysent les questions, les propositions de travail, et permettent d'assimiler, d'exposer et de reconnaître le potentiel des femmes, et ce, au-delà des limites du contexte familial. Cela permet de mieux apprécier les capacités des femmes dans leur dimension économique et de tenir compte du bien-être de la femme. Ces projets permettent à cette dernière de se sentir utile, valorisée, importante et de disposer de ses propres revenus. L’objectif : qu’elle devienne la protagoniste de sa vie et de sa communauté.

Nous vivons une période de crise sanitaire qui nous touche de près ou de loin. Dans notre pays, nous sommes toujours confrontés à la négligence du gouvernement fédéral et à son manque d'engagement et de respect pour la société, pour les êtres humains. Il y a près de 255 000 morts et le Président de la République nie constamment la gravité de la situation. Il expose la nation entière à des discours et des actions irresponsables et se libère de son engagement à prendre soin du peuple. En revanche, dans notre État du Rio Grande do Norte, la gouverneure Fátima Bezerra ne ménage pas ses efforts pour prendre soin de la vie des gens. Elle mène plusieurs actions pour lutter contre le Covid-19.

Dans ce scénario, les femmes sont spécifiquement les plus touchées. D’un côté, nous finissons par devoir prendre soin de tout le monde. Et d’un autre côté, nous finissons très souvent par ne pas être prises en charge par qui que ce soit lorsque cela est pourtant nécessaire.

Nous avons de très lourdes responsabilités familiales. Nous avons sur nos épaules des préoccupations telles que la reprise ou non des cours dans les écoles pour enfants ou encore les difficultés liées aux cours donnés en ligne. Notons également que le fait qu'une partie des élèves n'ait même pas accès à internet nous inquiète énormément. Dans les campagnes, selon l'IBGE (Institut brésilien de géographie et de statistique), 21 % de la population rurale n'a pas accès à la large bande l'internet à haut débit. Et souvent, lorsque cela est le cas, il n'y a pas de connexion de qualité ni d'appareil offrant les conditions nécessaires à un apprentissage optimal.

De plus, avec le Covid, les commerces se sont vus fermés et les prix des denrées alimentaires ont augmenté. De nombreuses questions nous préoccupent en permanence. Bien que nous, les femmes, sommes présentes dans différents secteurs, nous remarquons une hausse du nombre de femmes dans des domaines tels que l'éducation, la santé, l'assistance sociale. Cette présence féminine est sans doute liée à notre nature de femmes. Quant aux autres secteurs de pouvoir et de décision en politique, nous commençons à prendre plus d’importance, mais encore très timidement. Nous avons besoin de plus de femmes impliquées à ces niveaux-là, pour comprendre leur rôle et prendre conscience qu'elles sont capables d'occuper ces espaces avec excellence.

Dans les médias, les femmes apparaissent dans les statistiques liées aux violences, aux décès. Or, elles devraient apparaître dans d'autres statistiques, mais la société ne le mentionne pas. Nous, les femmes, nous voulons apparaître en politique, dans l'organisation de la production, dans la commercialisation. Nous voulons et nous devons être les protagonistes de nos vies, les auteurs de notre histoire.

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