Dans son édition de Mars 2022, la Revue Tchak! consacrait un dossier aux femmes en agriculture[1]. Sang-Sang Wu, journaliste du magazine, s’intéresse notamment à la (quasi) absence de femmes aux postes à responsabilité des structures agricoles.

Pour comprendre ce phénomène, il faut d’abord s’intéresser à la place des femmes dans la société et, plus spécifiquement, dans le milieu agricole.

Division genrée du travail

Dans son mémoire[2], Agathe Demathieu s’est intéressée à la division sexuelle du travail agricole en France. Elle explique que celle-ci s’est transformée mais n’a pas disparu. Avec l’apparition de la mécanisation des travaux aux champs, les tâches mécanisées (ex : conduite du tracteur), visibles, sont attribuées aux hommes pendant que les femmes restent cantonnées aux tâches manuelles (ex : traite), invisibles. Ce n’est que lorsque la taille des troupeaux a augmenté et que les hommes ont dû se remettre à traire que la mécanisation est arrivée dans les salles de traite. Mais les tâches manuelles incombaient toujours aux femmes (lavage des pis et de la salle de traite). Elles ont également pris en main la gestion administrative nécessaire suite à la spécialisation des exploitations et qui leur permet de gagner en reconnaissance professionnelle.

Agathe Demathieu observe différents impacts de la division sexuelle du travail agricole actuelle : les femmes sont moins présentes aux champs, leur travail est plus morcellé ; elles sont donc moins reconnues et ont moins confiance en leurs capacités. Cela a aussi des conséquences sur la santé des agricultrices puisqu’elles doivent travailler plus pour faire leurs preuves et que les outils et l’organisation du travail ne sont pas adaptés à leurs morphologies.

Sang-Sang Wu explique que la division du travail n’est pas due à la nature biologique des femmes mais est le fruit d’une construction sociale : « D’après les chercheuses et chercheurs en sociologie, les stéréotypes de genre masquent mal les rapports hiérarchiques et sont une manière de légitimer la division genrée du travail qualifiée de « naturelle » alors qu’elle traduit une relation de domination ».

Représentation syndicale

La fédération Wallonie-Bruxelles a produit un « Guide pour l’égalité des femmes et des hommes dans les ASBL »[3] dans lequel les auteur.e.s tentent d’expliquer les déséquilibres hommes-femmes qui persistent dans les instances décisionnelles des associations.

Lorsque les hommes sont sous-représentés (peu fréquent), c’est souvent parce que l’association a un but social ou c’est lié à son historique. Lorsque ce sont les femmes qui sont sous-représentées, plusieurs freins peuvent jouer, d’ordres psychologiques, structurels ou socioculturels.

En effet, la construction sociale fait que les femmes ont tendance à s’autocensurer, à se sous-estimer et vont postuler plus facilement à un poste si on les y encourage. Le stéréotype « masculin » du leader va aussi pousser les femmes à adopter des comportements dits « masculins » (force, détermination, charisme) pour se faire une place. Une femme leader peut également être mal vue et perçue comme « carriériste ». De plus, les modèles féminins dans des rôles de pouvoir manquent et la surcharge des responsabilités familiales pesant sur les femmes rend difficile la conciliation entre vie privée et vie professionnelle.

Sang-Sang Wu rejoint ces constats et aborde la question des quotas de femmes dans les CA. Ceux-ci peuvent être utiles, car on voit bien que l’égalité n’apparaît pas d’elle-même. Ils permettent de remettre en cause les règles du jeu mais attention aux effets secondaires que cela peut produire si les femmes intégrées dans les CA sont déligitimées car suspectées de n’être là que pour satisfaire les quotas. La journaliste cite Annalisa Casini, chargée de cours en psychologie du travail à l’UCLouvain : « toute exigence de parité doit en effet être accompagnée de changements structurels profonds pour que cette évolution ne soit pas uniquement de court terme ou cosmétique ».

Lors d’une réunion du Bureau UAW, Jacqueline Cottier, présidente de la Commission nationale des agricultrices (CNA), nous a expliqué que les agricultrices avaient demandé une réforme des statuts de la FNSEA pour qu’il y ait un minimum de 30 % de femmes dans le CA. Elles ont donc fait le choix de la représentativité, en se basant sur la part de femmes reprise comme main-d’œuvre agricole.

Il ne faut pas non plus que les femmes qui ont effectivement réussi à intégrer les lieux de pouvoir servent de « preuve » que les inégalités ont disparu.

L’article du Tchak! s’intéresse également à l’UAW. Les femmes interrogées sont passées par l’UAW ou ont refusé d’y entrer car elles ne s’y retrouvaient pas. Il met en avant la nécessité pour les agricultrices de rester vigilantes pour ne pas perdre les acquis obtenus jusqu’à présent. Les cercles non-mixtes sont aussi vus comme un moyen de libérer la parole, d’inciter les femmes à s’engager et de « faire trembler un système encore largement dominé par les hommes ». Il faut toutefois faire attention à ce que la non-mixité n’enferme pas les femmes. Certaines agricultrices interrogées trouvent « qu’on laisse croire aux femmes qu’elles ont leur mot à dire […]. Si on a envie d’intégrer les femmes, donnons-leur une place à parts égales dans les syndicats. […] Faire du scrapbooking ou de l’art floral, ça ne m’intéresse pas ».

Il est également reproché aux syndicats agricoles (FWA, Fugea) de ne pas s’emparer de la question des Droits des femmes car les enjeux agricoles sont trop nombreux. Vanessa Martin, agricultrice à titre principal et membre du CA de la Fugea aimerait que la question de l’égalité homme-femme soit transversale à toutes les actions menées.

Au sein de l’UAW, nous sommes également dans une réflexion sur l’avenir du mouvement qui existe depuis de nombreuses années et qui rejoint certains points repris dans ces articles. Les discussions continuent et pourront, pourquoi pas, être alimentées par ces différentes enquêtes et études.

Des réactions ?

Et vous, que pensez-vous de ces constats sur la place des agricultrices ? Vous retrouvez-vous dans certaines de ces affirmations, ou, au contraire voudriez-vous exprimer votre désaccord sur certains points ? Hommes ou femmes, si vous voulez réagir sur cet article, vous pouvez nous contacter sur l’adresse uaw@fwa.be et nous publierons vos témoignages si vous le désirez.

 

[1] Tchak, La revue paysanne et citoyenne qui tranche n°9, trimestriel, mars-avril-mai 2022, pp 40-58

[2] Agathe Demathieu  "Comprendre la division sexuelle du travail agricole : évolutions historiques et impacts présents" , AgriGenre, mai 2022. Source en ligne : https://agrigenre.hypotheses.org/6805

[3] Fédération Wallonie-Bruxelles « égalité, mixité & associations : Guide pour l’égalité des femmes et des hommes dans les ASBL », Bruxelles, mars 2014. http://www.egalite.cfwb.be/index.php?eID=tx_nawsecuredl&u=0&g=0&hash=9d6effe51c37107750f0c997eeab963126e82a59&file=uploads/tx_cfwbitemsdec/Guide_egalite_association_-_final.pdf

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