Nous le voyons dans notre quotidien, dans nos fermes, cette période un peu hors du commun ne change pas grand-chose pour nous… Le travail est là, nous sommes toujours tributaires de la météo et du cycle de la nature… Nous pouvons par contre observer plus de promeneurs dans les champs, plus de clients dans nos magasins à la ferme… Aussi, l’UAW s’est posé la question : comment ce confinement est-il vécu par nos voisins ?

Pour cela, nous avons interviewé deux formateurs qui travaillent tous deux au CEPAG et qui ont écrit des analyses assez révélatrices du comportement humain pendant ce confinement.

CEPAG

Le CEPAG (Centre d’Education populaire André Genot) est un mouvement d’éducation permanente (à l’instar de l’UAW).

Vous avez pu lire l’interview de Monsieur Laurent D’Altoe, Licencié en journalisme et communication, certifié en sociologie politique (ULB) dans nos pages de mai.

Aujourd’hui, ce au tour de son confrère Monsieur Maurizio Vitullo, Licencié en Histoire et Archéologie.  Africaniste (ULB) mais également formateur et responsable des relations internationales au Centre d’Education populaire André Genot (CEPAG) d’être passé à la question.

Suite à son écrit « Travail & conditions de travail sous Covid-19 » que vous pourrez trouver sur le site du Cepag, l’UAW a souhaité lui poser quelques questions dans la lignée de cette analyse.

 

Au vu de vos écrits, Pensez-vous que l’être humain va apprendre de ses erreurs ?

Est-ce que nous tirerons tous les enseignements de la crise sanitaire que nous traversons ? Au milieu de la crise, nous pointons des évidences et nous nous engageons à apporter des transformations structurelles. Puis, une fois la crise derrière nous, avec le sentiment de sécurité, même illusoire, qui revient, nous reprenons nos vieilles habitudes. La crise financière de 2008 a été un séisme pour le monde financier. On a promis des changements radicaux et une régulation plus sévère de la finance. On a sauvé les banques et puis…pas grand-chose…la dérégulation bancaire et les comportements frauduleux ont repris comme avant.

Pour changer les comportements et les logiques structurelles qui les sous-tendent, il faut une volonté politique forte et coordonnée au niveau internationale. C’est ce qui a manqué en 2008. C’est peut-être ce à quoi nous assistons en 2020. L’avenir nous le dira.

Plus globalement, nous pouvons bien sûr apprendre de nos erreurs, encore faut-il les identifier précisément, c’est-à-dire poser un diagnostic précis et objectif de la situation.

Nous devons aussi pointer les responsabilités et les logiques structurelles qui les engendrent. Cet exercice est difficile à mener.  Nous sommes aujourd’hui au cœur d’une crise globale, une multi-crise systémique qui touche tous les pans de la société. Personne, aucun secteur et pan de la société n’est épargné. La catastrophe climatique dont nous commençons à percevoir maintenant les effets est la clé de voûte de l’effondrement sociétal à venir. Ici le diagnostic, notamment du GIEC, est clairement établi scientifiquement. Nous allons vers un dépassement de 2° de la température moyenne sur terre. Une situation que l’humanité n’a jamais connue. Face à cette situation, la prise de responsabilité politique est totalement insignifiante. Quant à la remise en cause de la logique économique productiviste et libre-échangiste, basée exclusivement sur l’exploitation des ressources naturelles et la consommation des énergies fossiles, elle est totalement absente des débats, au risque de faire faire traiter de dangereux bolchéviques et d’irresponsables.

Plus graves, tant que nous resterons prisonniers de la pensée unique, la plupart de solutions économiques, les innovations technologiques, les propositions de réorientation du modèle de développement soulèveront davantage de problèmes qu’elles n’en résolvent. Nous sommes pris dans une fuite en avant qui nous conduit inéluctablement à la catastrophe climatique et politique.

Plus le temps passe, plus les crises et les tensions géostratégiques se multiplieront et plus nous serons contraints d’apporter des solutions radicales qui risqueront de mettre à mal nos libertés individuelles et collectives. Comment éviter ce piège et ne pas sombrer dans une société sécuritaire ? Si nous ne possédons pas de réponses toutes faites, nous possédons des outils, des modes d’organisations qui ont fait leurs preuves et qui peuvent nous aider. La pensée critique et la démocratie, deux pratiques plusieurs fois millénaires, malmenées de nos jours, mais qui gardent toute leur pertinence. En effet, il est important de mener ce travail critique de manière collective et démocratique. Chacun citoyen doit avoir la possibilité de participer à la définition et à la délibération des objectifs et des stratégies à suivre. Cette approche démocratique devra se déployer à tous les niveaux de décisions, du local à l’international. Beaucoup de travail et de défis en perspective…

Nous avons pu observer au sein des fermes le retour du consommateur vers les produits locaux. Nous verrons probablement aussi le retour des vacanciers dans les gîtes, chambres d’hôtes et camping.

Pensez-vous que l’être humain va prendre conscience qu’il faudra à l’avenir changer son mode de consommations, revenir au local en priorité ?

Globalement, pour avoir un changement significatif, Il faudra travailler conjointement sur l’offre et la demande. Il faut tout changer : les modes de consommation, les modes de production, les modes d’exploitation et les modes de déplacement. Il faudra aussi réorienter et conditionner les aides et les subventions financières. Encourager les comportements vertueux et pénaliser les comportements néfastes sur les plans environnemental, économique, social et fiscal.

Suite à la pandémie, il est fort possible qu’une partie des activités stratégiques/essentielles va être relocalisée au niveau national et continental, tant il est évident que la globalisation de la production a atteint ses limites. L’extension des chaînes de production à flux tendu est une organisation de la production risquée et incapable d’assurer l’approvisionnement en cas de crise. La saga des masques illustre parfaitement cette situation. Toutefois, cette relocalisation probable de certaines productions préservera certainement le rôle organisateur des multinationales, libres de planifier leurs productions à l’échelle de la planète et de mettre en concurrence les systèmes législatifs nationaux (normes sociales, fiscales et écologiques). Une relocalisation partielle des activités ne veut donc pas dire la fin du capitalisme ou des règles iniques du shopping législatif, mais simplement une réorganisation géographique de la chaine de la production en diversifiant à chaque étape les sources d’approvisionnement

On dit que pour adopter un comportement, il faut 21 jours… Au vu des réactions lors de l’ouverture des drives après plus ou moins 38 jours de confinement, croyez-vous que notre population prenne conscience un jour de ce qui est essentiel ?

Définir l’essentiel dans une vie ou pour une société, voilà une question politique passionnante. Une question que nous avons tendance, pris que nous sommes dans la fuite en avant technoscientifique, à négliger ou de moins à considérer comme totalement secondaire. Evidemment, la pandémie a quelque peu bousculé la donne. Brutalement, la santé publique et la santé personnelle sont (re)devenues essentielles.  Le dicton ne dit-il pas : « Quand la santé va, tout va ».

Ceci dit, prendre conscience de ce qui est ou n’est pas essentiel ne se décrète pas. Dans une dictature, ce qui est essentiel est défini par les autorités. Les citoyens n’ont plus qu’à s’y conformer. Dans une démocratie, l’essentiel est une question ouverte, le fruit d’une délibération collectif, participative et citoyenne. L’essentiel dépend évidemment des objectifs que l’on se fixe. Dans le cadre d’une économie capitaliste, l’essentiel est de dégager des profits et de maintenir ses positions concurrentielles. Le reste est secondaire voire totalement occulté. Par contre, si nous voulons une société plus égalitaire et solidaire, tournée vers la coopération, orientée vers la sortie rapide des énergies fossiles, nous devrons nous recentrer sur la qualité des liens sociaux et sur une économie réparatrice des dégâts environnementaux.

La pandémie nous donne l’occasion de questionner le sens que nous donnons à nos vies et au travail. Elle nous oblige à redéfinir des priorités. En ce sens, l’arrêt de l’économie est une opportunité inédite. Nous pouvons déconstruire le fonctionnement de la société et mettre en lumière les activités socio-économiques essentielles. Il est facile de comprendre qu’une infirmière nous est plus utile qu’un trader boursier. Aujourd’hui, l’essentiel est de maintenir la paix et d’assurer la durabilité de la vie sur terre. Pour cela, une politique forte de régulation de l’économie et la finance (à commencer par l’économie financière et spéculative) est indispensable. Si les droits économiques devaient être restreints et mieux encadrés, les droits sociaux (comme l’accès à la santé) et les droits civiques et politiques devraient être approfondis. Exactement le contraire de ce que nous faisons actuellement !

Pourquoi observons-nous une telle différence de comportement au sein de la population (suivi ou non des consignes), alors que celle-ci reçoit les mêmes infos ?

Premièrement, nous devons constater que les informations données ne sont pas toujours claires et faciles à comprendre. Prenez l’exemple des masques de protection. On a le sentiment que les autorités naviguent à vue. On est tantôt face à des obligations, tantôt des recommandations ou des opinions exprimées par de spécialistes. Difficile de s’y retrouver dans cette jungle d’informations. Ensuite, les conditions de vie des personnes et des familles peuvent expliquer des comportements différenciés. Les gestes barrières sont évidemment plus complexes à mettre en œuvre dans les quartiers urbains surpeuplés que dans les quartiers résidentiels ou en milieu rural.  Plus généralement, je pense que les autorités gagneraient, à l’instar des pays nordiques, à faire davantage confiance à la population et aux initiatives citoyennes. L’approche répressive et punitives (les amendes) du confinement et du déconfinement est inutile et dans bien des cas, contre-productive. Les récentes émeutes d’Anderlecht et de Saint-Gilles en offrent une parfaite et malheureuse illustration. Dans l’ensemble, j’ai plutôt le sentiment que la population, dans sa très grande majorité, a suivi, de son plein gré, de manière responsable, les conseils du CNS. Le non suivi des consignes est tout-à-fait marginal.

Le télétravail a pris de l’ampleur, pour certains, cette façon de travailler est plus facile ; pour d’autres, qui devaient gérer leur famille (enfants en bas-âge), c’est plus compliqué.

Pensez-vous que nous pourrions aller vers une autre façon de travailler, plus solitaire ? plus virtuelle ? Cela aurait-il un impact sur notre caractère sociable (car nous sommes au départ des êtres qui ont besoin de sociabilité)

Avec la pandémie, la question du télétravail est revenue au-devant de la scène.

Que constate-t-on sur le terrain ?

Premier constat, le télétravail n’est pas généralisable à l’ensemble des travailleur(se)s. En réalité, il est réservé à une minorité de travailleur(se)s qui utilisent les NTICs comme outils de travail et dont les activités qui sont numérisées ou numérisables. La grande majorité des salarié(e)s ont eu recours au chômage économique. Ensuite nous avons tous les secteurs des services (soins, livraison) où le télétravail est exclu. La pandémie a d’ailleurs mis en lumière les secteurs essentiels au fonctionnement de la société et vous remarquerez que ce sont souvent des métiers où la présence physique des travailleurs sur leurs lieux de travail est requise. On ne va pas ramasser les poubelles ou soigner les personnes en urgence via le télétravail.

Second constat, le télétravail est une modalité d’organisation du travail qui ne s’improvise pas. Pour que de bonnes conditions de travail soient réunies, le télétravail doit être encadré par mesures négociées (connexion internet, matériels informatiques appropriés, respect de l’ergonomie, assurances, temps de pause…). En l’absence de règles claires, nous constatons que le télétravail se retourne contre le travailleur(se) et crée du mal-être. De nombreux cas de harcèlement et sur-contrôle par des employeurs ont également été enregistrés. Le télétravail sans une confiance réciproque est voué à l’échec. Bien encadré (via une CCT), limité à un jour ou deux par semaine (afin de garder les liens sociaux professionnels), le télétravail peut répondre aux besoins de certains travailleur(se)s et diminuer les déplacements professionnels.

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